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L'histoire des Big Four : comment quatre cabinets ont pris le contrôle de l'audit mondial

Publié le 18 juillet 2026 , 6 min de lecture

Salle des marchés avec archives et documents comptables anciens, symbolisant l'histoire de l'audit financier

Deloitte, PricewaterhouseCoopers, Ernst & Young, KPMG. Ces quatre noms dominent aujourd'hui le marché mondial de l'audit et du conseil comme aucun autre groupe de cabinets professionnels ne l'a jamais fait. Mais leur position actuelle n'est pas le fruit du hasard : elle résulte d'un siècle de fusions, d'acquisitions, de scandales et de restructurations qui ont réduit un secteur qui comptait autrefois des dizaines d'acteurs significatifs à quatre géants quasi-incontournables. Voici l'histoire de cette concentration exceptionnelle.

Les origines : l'audit nait au Royaume-Uni au XIXe siècle

L'audit comptable moderne est né au Royaume-Uni dans la deuxième moitié du XIXe siècle, dans le contexte de l'essor des sociétés par actions et du chemin de fer. Les investisseurs qui achetaient des actions de compagnies ferroviaires voulaient s'assurer que les comptes publiés étaient fiables. Les premières grandes sociétés d'audit (chartered accountants) se sont constituées à Édimbourg et à Londres dans les années 1850-1880 : Price Waterhouse (fondée par Samuel Lowell Price en 1849, rejointe par William Waterhouse en 1865), Cooper Brothers (1854), Peat Marwick (issue de la fusion entre William Barclay Peat & Co et Marwick Mitchell & Co en 1925), et William Welch Deloitte (fondée en 1845).

Ces cabinets britanniques ont suivi leurs clients industriels dans leur expansion internationale, notamment vers les États-Unis. Les grandes entreprises américaines de la fin du XIXe siècle (chemins de fer, sidérurgie, pétrole) avaient elles aussi besoin d'auditeurs. Des cabinets américains se sont constitués en parallèle, et les alliances transatlantiques ont commencé à se former dès le début du XXe siècle.

Le Big Eight des années 1970-1980

Au milieu du XXe siècle, le secteur de l'audit comptait huit grands cabinets internationaux qui dominaient le marché des grandes entreprises mondiales. C'était le "Big Eight" : Arthur Andersen, Arthur Young, Coopers & Lybrand, Deloitte Haskins & Sells, Ernst & Whinney, Peat Marwick Mitchell, Price Waterhouse, et Touche Ross. Ces huit cabinets se partageaient l'essentiel des mandats d'audit des grandes sociétés cotées américaines et européennes.

ÉpoqueConfigurationCause de l'évolution
1970s-1980sBig EightHuit grands cabinets indépendants
1986-1989Big SixFusions (Deloitte+Touche Ross, Ernst+Arthur Young)
1998-1999Big FiveFusion Price Waterhouse + Coopers & Lybrand → PwC
2002Big FourEffondrement d'Arthur Andersen (scandale Enron)

La vague de fusions des années 1980-1990

La réduction du Big Eight au Big Five s'est produite en deux phases. La première vague de consolidation a eu lieu en 1989 : Ernst & Whinney fusionne avec Arthur Young pour former Ernst & Young, et Deloitte Haskins & Sells fusionne avec Touche Ross pour former Deloitte & Touche. Ces rapprochements étaient motivés par la pression concurrentielle et le besoin d'économies d'échelle pour servir des multinationales de plus en plus grandes à l'échelle mondiale. La deuxième grande fusion est celle de Price Waterhouse et Coopers & Lybrand en 1998, qui crée PricewaterhouseCoopers (PwC), alors le plus grand cabinet d'audit du monde.

La fusion PwC en 1998 a failli ne pas avoir lieu. Une fusion entre KPMG et Ernst & Young avait été annoncée en 1997, avant d'être abandonnée en 1998 en raison d'obstacles réglementaires et de désaccords internes. La concentration entre les Big Five restait de toute façon préoccupante pour les régulateurs : si seulement cinq cabinets auditaient 90 % des grandes sociétés mondiales, comment assurer une concurrence suffisante et une rotation des mandats?

Le scandale Enron et la chute d'Arthur Andersen

L'effondrement d'Arthur Andersen en 2002 est l'un des événements les plus marquants de l'histoire du capitalisme américain. Arthur Andersen était l'auditeur d'Enron, le géant texan de l'énergie, quand celui-ci a effondré spectaculairement en 2001 dans l'un des plus grands scandales de fraude comptable de l'histoire américaine. Les dirigeants d'Enron avaient utilisé des montages complexes hors bilan pour dissimuler des dettes et gonfler artificiellement les bénéfices. Arthur Andersen, chargé de certifier ces comptes, n'avait pas détecté (ou avait volontairement ignoré) ces pratiques.

Pire encore pour Andersen : il est établi que des employés du cabinet ont détruit des documents liés à l'audit Enron pendant l'enquête fédérale qui suivait la révélation du scandale, ce qui constituait une entrave à la justice. La condamnation d'Arthur Andersen pour destruction de preuves en 2002 (plus tard annulée par la Cour suprême en 2005, mais trop tard) a entraîné un exode massif des clients et des collaborateurs. En quelques mois, Arthur Andersen, qui employait 85 000 personnes dans le monde, a cessé toute activité. Ses équipes ont été absorbées par les quatre cabinets restants et par des acteurs locaux dans différents pays.

Les Big Four depuis 2002 : une domination non contestée

Depuis 2002, aucun acteur n'a émergé pour défier la domination des Big Four sur le marché de l'audit des grandes sociétés. Des cabinets comme BDO, Grant Thornton ou RSM ont grandi, mais ils restent cantonnés aux entreprises de taille intermédiaire. Le marché de l'audit des grandes sociétés cotées est verrouillé : les Big Four ont les réseaux internationaux, les ressources humaines, les outils technologiques et les marques qui rendent la concurrence quasiment impossible pour un acteur qui voudrait entrer sur ce segment.

Cette concentration inquiète régulièrement les régulateurs. Si l'un des Big Four devait s'effondrer comme Arthur Andersen (après un scandale majeur par exemple), le marché de l'audit serait restructuré de façon traumatique. C'est l'une des raisons pour lesquelles les réformes réglementaires (rotation des cabinets, séparation audit/conseil, renforts de l'indépendance) sont discutées de façon continue dans les capitales européennes et à Washington.

  • Le secteur de l'audit est passé du Big Eight (1980s) au Big Six (1989), puis au Big Five (1998) et enfin au Big Four (2002).
  • Les grandes fusions des années 1980-1990 ont été motivées par la recherche d'économies d'échelle et la capacité à servir des multinationales mondiales.
  • La fusion PwC (1998) entre Price Waterhouse et Coopers & Lybrand a créé le plus grand cabinet du monde à l'époque.
  • L'effondrement d'Arthur Andersen en 2002 (scandale Enron) a réduit le Big Five à quatre acteurs en quelques mois.
  • Depuis 2002, les Big Four dominent sans concurrents sérieux le marché de l'audit des grandes sociétés mondiales.

Questions fréquentes

Arthur Andersen existe-t-il encore ?

Formellement, la marque Arthur Andersen a disparu en 2002. Cependant, en 2014, une petite entité distincte a relancé la marque Arthur Andersen aux États-Unis, sans lien direct avec le cabinet d'origine. Cette nouvelle structure est sans commune mesure avec l'ancien géant (85 000 personnes) et reste marginale. La grande majorité des anciens collaborateurs et clients d'Andersen ont rejoint les Big Four ou d'autres cabinets de conseil.

Y a-t-il un risque que les Big Four deviennent Big Three ?

C'est une préoccupation sérieuse des régulateurs. Si l'un des Big Four s'effondrait à la suite d'un scandale ou d'une sanction majeure, le marché de l'audit des grandes entreprises serait réduit à trois acteurs, une concentration encore plus préoccupante. Certains proposent de forcer une séparation des branches audit et conseil au sein des Big Four pour réduire les risques de conflit d'intérêts qui pourraient mener à un nouveau scandale type Enron. EY a tenté cette séparation (projet "Everest" en 2022-2023) avant de renoncer.

Pourquoi de nouveaux grands cabinets ne peuvent-ils pas émerger ?

Les barrières à l'entrée sur le marché de l'audit des grandes entreprises sont considérables. Il faut un réseau de bureaux dans des dizaines de pays (pour auditer des multinationales), des milliers d'auditeurs qualifiés et expérimentés, des outils technologiques lourds, une marque reconnue et des réseaux de relation établis de longue date. Constituer cet ensemble prend des décennies. De plus, les grandes sociétés cotées sont réticentes à confier leur audit à un acteur inconnu : la réputation et la légitimité du cabinet sont aussi des actifs immatériels qui s'accumulent lentement.