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Culture

Tabarnak : origine, sens et usage de ce célèbre sacre québécois

Publié le 5 février 2024 , 5 min de lecture

Drapeau du Canada à la feuille d'érable flottant sur un mât devant un ciel bleu

Tabarnak est un juron québécois, la prononciation populaire de « tabernacle », le petit coffre de l'église où l'on garde les hosties consacrées. Il s'emploie pour marquer la colère, la surprise ou l'admiration, à la manière de « putain » en France. Au Québec, ces jurons tirés du vocabulaire de la messe s'appellent des sacres, et ils restent les plus forts de la langue, bien plus que les mots liés au sexe ou au corps qui dominent les jurons français.

Les principaux sacres et leur origine

Les sacres reprennent presque tous des objets ou des rites de la messe catholique, déformés par la prononciation québécoise.

SacreMot d'origineCe que désigne le mot d'origine
TabarnakTabernacleLe coffre où sont conservées les hosties
CâlisseCaliceLa coupe qui contient le vin de messe
OstieHostieLe pain consacré de la communion
CiboireCiboireLe vase qui contient les hosties
CrisseChristLe Christ
CalvaireCalvaireLe lieu de la crucifixion
SacramentSacrementLes rites de l'Église (baptême, communion…)

C'est ce qui distingue les sacres des blasphèmes que l'on entend ailleurs. En Italie, en Espagne ou en Bavière, les jurons religieux s'en prennent le plus souvent à Dieu, à la Vierge ou aux saints. Au Québec, ils visent surtout les objets du culte, et leur sens religieux s'est presque entièrement effacé : celui qui crie « tabarnak ! » ne pense pas plus au tabernacle qu'un Français qui dit « purée » ne pense à la soupe.

D'où viennent les sacres

Les historiens et les linguistes ne s'accordent pas sur une date précise. L'hypothèse la plus étayée situe leur essor vers le milieu du XIXe siècle. Après l'échec des rébellions de 1837-1838, l'Église catholique prend une place considérable dans la société canadienne-française : elle encadre l'école, les hôpitaux, la vie familiale et la morale. Prononcer les mots les plus sacrés de la messe dans un moment de colère devient alors la transgression la plus forte possible. Les chantiers forestiers, où les hommes vivaient loin du curé pendant des mois, auraient contribué à leur diffusion.

Avec la Révolution tranquille des années 1960, qui voit l'Église perdre en quelques années l'essentiel de son influence, les sacres perdent leur charge sacrilège mais restent dans la langue. Ils entrent même dans la culture : le théâtre de Michel Tremblay, à partir des Belles-sœurs en 1968, les fait monter sur scène, puis le cinéma, la chanson et l'humour québécois s'en emparent.

Pour jurer sans choquer, les Québécois disposent de toute une série de formes adoucies, comme le « mince » ou le « purée » des Français : tabarouette ou tabarnouche pour tabarnak, câline pour câlisse, ostifie pour ostie, batèche pour baptême. On les entend chez ceux qui veulent marquer leur agacement devant des enfants ou des personnes âgées.

Des jurons qui deviennent des verbes et des adverbes

La grande particularité des sacres est leur souplesse grammaticale. Ils changent de nature selon la phrase, et les linguistes ont recensé plus d'un millier d'expressions construites à partir d'eux :

  • en verbe : « câlisser son camp » veut dire partir, « je m'en câlisse » signifie je m'en fiche complètement, « crisser quelqu'un dehors » veut dire le mettre à la porte ;
  • en adverbe d'intensité : « c'est bon en tabarnak » veut dire extrêmement bon, « il fait frette en ostie », très froid ;
  • en adjectif ou en nom : « un tabarnak de bon film », « mon ostie de char » (ma fichue voiture), où le sacre renforce le mot qui suit ;
  • en chaîne : « tabarnak de câlisse de ciboire ! », où l'accumulation fait monter la colère.

Selon le ton, le même mot exprime l'exaspération, l'enthousiasme ou l'admiration. « Tabarnak, c'est beau ! » devant un paysage est un compliment sincère.

Pour un visiteur, mieux vaut comprendre les sacres que les utiliser. Mal placés ou prononcés avec un accent français, ils sonnent faux et peuvent paraître moqueurs. Ils restent aussi des grossièretés : on les évite en contexte professionnel, devant des enfants et chez des personnes croyantes ou âgées, pour qui ils gardent une part de leur force.

Un marqueur d'identité

Les sacres sont devenus un signe de reconnaissance de la langue québécoise, au même titre que l'accent ou les mots comme « char » ou « blonde » (petite amie). Ils racontent une histoire particulière : celle d'une société longtemps encadrée par l'Église, qui a retourné son vocabulaire contre elle avant de s'en affranchir. Pour un francophone d'Europe, ils rappellent, comme les mots d'argot à la « moula » qui passent aujourd'hui de la rue aux réseaux, que le français vit différemment selon les territoires.

  • Tabarnak vient de tabernacle, le coffre de l'église qui contient les hosties.
  • Les sacres québécois visent les objets de la messe : hostie, calice, ciboire, tabernacle.
  • Ils se sont développés au XIXe siècle, dans une société dominée par l'Église catholique.
  • Ils ont des formes adoucies (tabarouette, câline) et deviennent verbes ou adverbes (câlisser, en tabarnak).
  • Ils restent des grossièretés, à comprendre plus qu'à imiter.

Questions fréquentes

Que veut dire tabarnak ?

C'est un juron québécois qui vient de « tabernacle », le coffre de l'église où sont conservées les hosties. Il exprime la colère, la surprise ou l'admiration selon le ton, comme « putain » en France.

Pourquoi les Québécois jurent-ils avec des mots d'église ?

Parce que l'Église catholique a dominé la société québécoise pendant plus d'un siècle. Prononcer les mots les plus sacrés de la messe était la transgression la plus forte possible. Leur sens religieux s'est ensuite effacé, mais les mots sont restés.

Quelle est la version polie de tabarnak ?

Tabarouette ou tabarnouche. Ces formes adoucies gardent la sonorité du juron sans sa grossièreté, comme « mince » remplace un juron plus fort en France.

Que veut dire « je m'en câlisse » ?

Je m'en fiche complètement. Le sacre câlisse, tiré de « calice », est ici devenu un verbe, comme dans « câlisser son camp », qui veut dire partir.